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 Tombent les masques [PV]

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Loevi Leroy
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MessageSujet: Tombent les masques [PV]   Sam 9 Juil 2011 - 2:12

Depuis très jeune, Loevi détestait la période des fêtes. Dès que décembre pointait le bout de son nez neigeux, elle se murait généralement dans un mutisme borné et se renfermait dans une bulle de noirceur dont seule l'arrivée des premiers cours de janvier parvenait à la tirer. Il en était ainsi depuis sa toute première année à Poudlard ; alors que tous les enfants de sa Maison déballaient et exhibaient joyeusement leurs cadeaux de Noël, elle avait été la seule à se retrouver les bras ballants, oubliée des hiboux – et de parents trop peu portés sur l'affectif.

Curieuse, elle avait posé beaucoup de questions. Pour comprendre. Chez elle, il n'y avait guère que Mark qui recevait des cadeaux à Noël et aux anniversaires. Elle avait toujours cru que c'était normal. que, dans toutes les familles du monde, seul l'enfant premier, l'Héritier – pour ce que ce mot pouvait signifier pour la petite fille qu'elle était à cette époque – avait l'honneur de recevoir des présents.

C'était ce qu'elle avait essayé d'expliquer à ses camarades perplexes, mais l'incompréhension mutuelle avait gagné la partie, creusant entre elle et eux un fossé qui ne serait jamais franchi. Elle avait alors réalisé pour la première fois que sa famille n'était pas tout à fait comme les autres. Cela avait été la première d'une très longue liste d'amères désillusions.

Dès lors, la petite Loevi s'était toujours assurée de rester loin de toute cette agitation festive qui ne la concernait pas, refusant d'assister aux repas de Noël donnés par l'école et préférant se terrer la nuit durant au sommet de la plus haute tour du château pour ne pas avoir à entendre les cris de joie résonner à travers tout le dortoir. Elle en avait récolté autant de rhumes carabinés et de visites prolongées à l'infirmerie – mais tout valait mieux que ce rappel douloureux d'une vérité qu'elle n'avait jamais pu nier : ses parents ne l'aimaient pas. Ne l'aimeraient jamais. Elle s'était faite à cette idée – elle n'avait pas eu le choix.

Bien sûr, depuis que Mark avait disparu et qu'elle-même était entrée à l'université, les choses avaient changé. Elle avait accédé au rang très peu convoité d'Héritière et, à ce titre, Patrick Leroy tenait à l'avoir près de lui à la moindre occasion. Il n'avait pas appris à l'aimer, non – pas plus que ne l'aurait fait sa mère si elle avait été encore en vie – il ne lui offrait pas de cadeaux non plus, mais il prenait plaisir à l'exhiber comme trophée face à des personnalités influentes venues de toute l'Europe. Par sa seule présence, elle lui assurait un soutien politique qui faisait souvent frémir ses vis-à-vis. C'était pire depuis qu'il était plus ou moins officiellement reconnu comme membre important de l'Opposition.


Jeudi 27 Décembre 2012

Une soirée ordinaire à Paris. Comme souvent, Loevi avait accompagné son père à la capitale française pour une petite tournée stratégique dont lui seul connaissait les tenants et aboutissants. Pour un peu, elle se serait laissé traîner au restaurant sans se poser la moindre question, à peu près certaine de ce qui l'y attendrait : politiciens mielleux et avenants, s'efforçant de satisfaire toutes les envies avouées ou secrètes de la jeune fille et de son paternel pour s'assurer une bonne place dans l'estime de celui-ci. C'était toujours pareil.

Sauf ce soir-là. Elle avait débarqué en plein vernissage d'une exposition de peintures, où son visage trop bien connu des personnalités françaises et sa tenue exagérément élégante n'étaient pas passés inaperçus. Complètement déboussolée, elle avait vu Patrick Leroy s'éclipser sans attendre pour rejoindre un homme en costume-cravate dont elle n'arrivait pas à se souvenir du nom, et s'était donc retrouvée seule au milieu d'une foule anonyme dont elle sentait trop souvent le regard peser sur elle. Pour une fois depuis longtemps, elle ne se sentait pas à l'aise dans ce monde parisien où elle évoluait pourtant depuis près de trois ans.

Un verre de champagne à la main pour se donner un brin de contenance, elle avait erré dans les salles de l'exposition, focalisant son attention sur les tableaux pour tenter d'oublier son malaise grandissant. Elle dut admettre qu'ils étaient de grande qualité, mais le choix des scènes la laissait particulièrement perplexe. La mort des fées ? Le Combat Blanc ? Elle trouvait étonnant que la censure n'ait pas frappé la pauvre galerie – ou que son père n'ait pas paru choqué le moins du monde par certaines critiques ouvertes portées contre son cher Antarès. Elle l'avait connu plus engagé.

Mais ce qui la gênait vraiment, c'était ces quelques peintures étranges dont les visages exprimaient avec une perfection dérangeante tout un panel d'émotions et d'attitudes parfois contradictoires. Qui que soit l'auteur de ces œuvres uniques, il avait le don de montrer ce qu'on ne voyait pas de l'extérieur – la beauté ou la laideur intérieure des gens qu'il croquait sur ses toiles. C'était à en frémir. C'était fascinant.

Incommodée par ces vérités dévoilées sans fard par un peu d'huile ou de gouache – pour ce qu'elle s'y connaissait en peinture – elle avait fini par s'en détourner et était allée se réfugier dans un patio enfumé pour attendre l'heure du dîner, enchaînant les flûtes de champagne avec un mélange de contrariété et de nervosité.

Mais à présent qu'elle était là, assise au côté de son père, l'oreille saturée de ces palabres insipides dont elle connaissait la teneur presque par cœur à force de les entendre répétées sur d'infinies variations, elle regrettait la petite cour et son odeur entêtante de tabac. Au moins, là, elle avait été seule avec ses pensées, libre d'emplir son esprit d'images choisies avec soin... parmi celles que lui imposait sa mémoire encore et toujours obnubilée par deux êtres, sa précieuse cousine et... son prof. Lorsque sa conscience lui en laissait le loisir, elle préférait cent fois se représenter le visage de son amie, Elinor, autrement plus agréable et rassurant. Peut-être devrait-elle lui rendre visite, à son retour au pays.

Il lui faudrait juste ruser encore pour éviter de se trouver face à Rachel. Une rencontre lui avait suffi.

Elle avala une gorgée de vin et fronça les sourcils alors que son regard tombait sur une femme, une brune, un peu plus loin. Elle observait leur table depuis un petit moment déjà et griffonnait quelque chose dans un grand carnet posé devant elle. S'il lui prenait la fantaisie de la dessiner, Loevi allait voir rouge, c'était certain. En tout cas, il fallait qu'elle en ait le cœur net – ce qui lui offrait une raison en or de quitter sa place pour au moins quelques instants.

Elle s'excusa poliment à l'oreille de son père, s'efforçant de garder cette apparente bienséance si chère aux protocoles mondains, et se dirigea vers l'inconnue, tâchant d'oublier les quelques mâles en quête de statut social qui la suivaient des yeux – quelle idée aussi de s'habiller comme pour aller à l'opéra ? Elle aurait pu choisir plus sobre, moins clinquant. Tout cela uniquement pour contenter l'égo démesuré de Leroy. Enfin, c'était fait, trop tard pour se changer.

Profitant que la femme ne l'avait pas encore remarquée, elle s'approcha à pas de loup et se pencha par-dessus le carnet, découvrant un croquis encore à demi esquissé de la table qu'elle venait d'abandonner. Elle repéra instantanément la silhouette altière de son père, et frissonna en comprenant quel genre d'artiste se trouvait là : le peintre aux visages révélateurs. Sur la feuille cartonnée, Patrick Leroy se gonflait d'orgueil et d'autosatisfaction, comme l'homme imbu de lui-même qu'il était. Une expression qui, sur ce dessin, lui donnait un air ridiculement insignifiant.

Oui, c'était cela, aussi étrange que l'idée paraisse à la jeune fille. Sous ces crayonnés, il devenait un mélange déstabilisant d'écrasante autorité et d'insignifiance.


-Ne me dessinez pas, s'entendit-elle ordonner d'une voix sèche, presque blanche.

Une chose était sûre : elle ne voulait pas savoir ce que cette femme voyait chez elle. Surtout pas. L'idée seule en était terrifiante.
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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Mar 12 Juil 2011 - 1:27


Je n'ai jamais su pourquoi ou comment la Maison Kléos, gardienne d'œuvres d'art historiques et grande école d'art tout court, en était venue à exposer nos dernières toiles. Quand je dis nos, je veux parler de la poignée d'artistes avec qui j'ai été amenée à peindre les tableaux accrochés dans ce prestigieux restaurant que le summum du gratin parisien connaît le mieux. ( Vous pensez à ce fameux resto, là ? En fait ce n'est pas lui !) J'ai oublié de comptabiliser les étoiles avant d'y mettre les pieds. To bad ! Mieux vaut rester dans l'ignorance. Plus vite je rayerai de ma mémoire ce fâcheux dîner/vernissage/exposition politique, moins mal je me sentirai à la sortie. En ce sinistre soir du 27 décembre 2012, je voudrais définitivement être ailleurs qu'ici...

- Allez Ali, on se déride ! Tu n'as pas traversé la Manche pour revenir au pays des mangeurs de grenouilles... Pour tirer une tête pareille ! Dis-toi que c'est juste une formalité... Ce n'est pas comme si on savait que tu es l'un des peintres de la soirée. L'anonymat de la Maison Kléos a du bon, non ?

Je vous présente ma meilleure amie, Isabelle Weiz. Membre de la Maison Kléos, comme moi. Mais elle ne manie pas le pinceau. Son truc à elle ? Son art favori ? La photographie. Nous sommes les deux seules humaines de notre groupe d'artistes. Il y a bien des groupes d'artistes dans la Maison. Le nôtre est surnommé les Dés-Astreux. Toutes les interprétations sont envisageables. Nous manions les lumières, jouons avec les ombres et le subtil. Nous laissons dans nos œuvres des messages cachés au gré des gouvernements des pays où nous créons faces à l'Histoire en marche. Et généralement, ça se termine avec une montagne de problèmes et une nuée de questions. Parfois avec l'aide d'avocats. Dans ce groupe, celui des Dés-Astreux, nous sommes une petite dizaine. Mais ça fait très longtemps qu'on ne se voit plus au grand complet. Côm – alias Isabelle – est l'une des rares avec qui je reste régulièrement en contact. Mon nom de peintre au sein de la maison d'art est Pénombre. Dans la même veine, Sunny et Eclipse m'assistent généralement pour les grandes toiles comme Le Combat Blanc. Sunny et Eclipse étaient à Poudlard quand la catastrophe est arrivée. Deux sorciers, deux artistes jonglant aussi avec la magie. Ils ont reproduit de mémoire nombre des scènes exposées à travers le salon des Diplomates. Je n'ai participé que pour la couleur, et certains détails tirés de témoignages des humains également présents au moment des faits.

Ce travail-là, il nous a fallu des semaines pour le mener à bien. Vous ne trouverez dans les toiles – au nombre de cinq – pas un seul visage identifiable. La particularité de cette série d'œuvres réside dans son anonymat. Elle n'en recèle que plus d'horreur encore que ce que les détails trahissent : Manipulés par de puissantes entités, n'importe qui pourrait en avoir fait autant que ceux qui se sont entretués ce jour-là. Il y a un visage unique. Sur toutes les faces des toiles, tous les protagonistes, humains, sorciers... Un visage pourvu de toutes les émotions. Un visage pour tous les actes. Un seul et même visage. A peine esquissé. Familier, mais inconnu. Que l'on ne pourrait attribuer à personne, mais que chaque observateur des toiles est amené à identifier pour ce qu'il est : l'image d'un semblable... Et pourquoi pas une facette de notre propre être caché.

Jamais je n'aurai pu imaginer que la Maison Kléos choisirait ces toiles du Combat Blanc à exposer lors d'un vernissage. On me l'aurait dit au moment où je participais à l'atelier, je vous aurais moi-même écrasé mon pot de peinture sur la tête pour que vous sachiez ce que j'en pense.

En bas à droite de ces cinq toiles, une lune noire, un soleil blanc et un triangle percé d'une plume bleue, stylisés, narguent les invités. C'est tout ce qu'on obtiendra en terme d'identité, de l'empreinte personnelle de ces artistes engagés.

Les galeries des promenades ont été agrémentées par deux grandes toiles de trois mètres sur cinq. Le projet entier a été baptisé La Mort des Fées. L'un est la reproduction d'une photographie prise par Côm dans une forêt des Appalaches, aux États-Unis. La seconde est un témoignage. Le mien. Observé en direct dans une forêt bretonne lors d'une promenade. Les dérèglements climatiques et les jours capricieux apportent dans nos milieux naturels des changements dramatiques. Avant ces tristes évènements qui déchirent la planète, créatures magiques n'étaient visibles et accessibles, voir connues, que des communautés sorcières qui se faisaient une joie de les recenser. Aujourd'hui, ces mêmes créatures mutent ou meurent. Elles migrent également, et se foutent d'envahir les espaces humains quand il s'agit de survivre. Au gré de mes voyages, j'ai vu en personne une communauté de fées rendre son dernier souffle, épuisée, vidée à bout d'énergie. C'était à Dol de Bretagne. Quand j'en ai rendu compte aux autorités compétentes, il était déjà trop tard. Tout ce qui a été entrepris, fut d'empaqueter les créatures dans des sacs en plastic.

Alors j'ai peint ma toile. La Maison Kléos m'a fourni un atelier provisoire dans un hangar discret. J'y ai passé plus d'un mois. Sans rien faire d'autre que peindre, nuits et jours. Puis la Maison a emporté le matériel et la toile achevée, et je suis retournée à mes occupations officielles. Londres ou ailleurs. Plus tard, Côm m'a révélé sa propre découverte aux States. Une autre communauté ou essaim de fées décimées par épuisement magique. Nous avons travaillé à agrandir sa photographie et l'avons ajoutée à mon œuvre. Dans la section où elles sont habituellement rangées, d'autres témoignages de ce genre dorment. Des espèces méconnues retrouvées anéanties parfois en-dessous de chez nous – les égouts par exemple – des êtres jugés insignifiants et qui n'auront plus qu'à le rester y compris dans la mort.

Quand je regarde ces petites choses éparpillées sur la mousse verte huilée, ces ailes décolorées, et ses corps fragiles inertes, je ressens tout un panel d'émotions alourdi par l'amertume. Ce fameux jour où je suis tombée par hasard sur cette communauté agonisante restera gravé dans ma mémoire à vie. Les lueurs mourantes sous mes traits de pinceau, les esprits égarés, perdus pour le monde des vivants, peuvent peut-être sembler blasphématoires à qui les observe ce soir. Mais méritent qu'on les reconnaissent pour ce qu'ils sont : les dommages collatéraux du conflit qui torture notre planète... Que les deux camps se doivent de reconnaître.

Côm et son petit flash blanc informe, et moi-même – Pénombre – ainsi que mon triangle noir percé d'une plume bleue, offrent un tête à tête fantastique et morbide en cette froide soirée hivernale. De tous les Dés-Astreux, seules Côm et moi sommes venues. Éclipse purge une peine de prison depuis un an et demi, Sunny sillonne la barrière de corail en Australie, Ion nous a lâchés pour faire carrière aux États-Unis. Honey est devenue maman et ne peut se déplacer hors de son Écosse natale. Cassiopée mène un autre projet de peinture en Grèce. Quant aux autres, je n'ai plus de nouvelles depuis des lustres. Bref, accompagnée de Côm comme unique présence connue en dehors des directeurs de Kléos – trop occupés à polir les angles avec les hommes politiques – il n'y a aucune autre figure connue pour me distraire ce soir. Ô joie.

Une fois le tour du propriétaire achevé, Isabelle et moi laissons nos âmes d'artistes de côté. Nous ne crierons pas sur tous les toits que nous avons participé aux œuvres exposées. Pour le bien de notre anonymat, nous nous contenterons de dire du bout des lèvres que la Maison Kléos accueille les confrères et consœurs à l'origine de ces créations. Que nous ne faisons qu'en représenter les membres par cet acte de présence. Et à choisir, j'aurais mieux aimé rester chez moi, à Londres, pour réveillonner seule avec mon chat irascible et enragé. C'est dire !

Isabelle m'entraîne vers la table qu'un majordome nous destinait depuis notre entrée dans la zone huppée. Couverts dorés, nappes blanches et fauteuils tapissés sont au rendez-vous. Le champagne coule à flot et les cancans vont bon train. Mais qu'est-ce que je fiche ici ? La tenue que je porte coute les yeux de la tête. Cadeau de la Maison. Une soie foncée, bleue nuit, qui coule sur ma peau comme un liquide précieux, et non un tissu constitué de fibres tissées. Isabelle m'a traînée chez le coiffeur cinq heures avant. On me mettrait un miroir sous le nez, j'aurais une réaction semblable à un singe devant son reflet. Tout cela, ce n'est pas pour moi. Je remercie le ciel que mon identité soit tenue sous silence pour un soir. Assumer ces frasques se révèle trop ardu pour la pauvre personne commune et un peu fauchée que je suis. Mais je sais me tenir. Enfin presque.

- Je viens de reconnaître un confrère de l'objectif... Je vais aller lui parler ! m'annonce soudain Isabelle en quittant notre table après deux bouchées de caviar.

- Tu me laisses seule pour couver nos œufs de caviar ? Je me sens abandonnée ! lâché-je avec une pointe d'ironie.
- Je ne serai pas longue, promis ! Et en attendant, mange des canapés au lieu de l'ouvrir. Si quelqu'un vient te poser une question, fuis !
- Ok ! Pas d'imprudence. Un séjour forcé à l'hosto ne me tente pas ! promis-je.

Isabelle disparu dans un énième salon d'hôte du restaurant, je me retrouve plus désœuvrée que jamais. Il ne faut pas longtemps avant que l'ennui ne m'assomme à coup de massue. En dépit du risque, je vois à cette scène d'étalage de riches et de VIP une occasion unique de les immortaliser à ma façon. Piéger quelques visages pour en dévoiler les aspects cachés... Voilà qui devrait me distraire !

Je pose un carnet de croquis à côté de mon assiette. Déjà j'entends la voix d'Eclipse me dire de ranger mes crayolas. « On joue dans la cour des grands, Ali', déconne pas ! »
Mais c'est à peine si j'écoute son bon souvenir. Déjà mon crayon court sur une feuille blanche. Le majordome au cul serré sous sa veste Pie, la femme de l'ambassadrice et son ulcère social... Puis c'est toute une tablée de dignitaires politiques qui échoue sur une nouvelle feuille. Je pars d'un bout, arrive au milieu, décrypte le visage d'une toute jeune femme déjà trop blasée par cette grande mascarade ; son portrait à lui seul me prend bien dix minutes. Ensuite mon attention glisse sur l'homme qui se tient à ses côtés. Tombent les masques, sous ma mine carbonée l'apothéose des Puissants trahit leur insignifiance... Je dois retenir le papier avec une main pour dessiner de l'autre tant mes traits sont rapides, précis, frénétiques. J'ai oublié le vernissage, le restaurant et même Isabelle ainsi que ses recommandations. Je saisis dans son absolu la vérité implacable sous le fard de l'hypocrisie.

-Ne me dessinez pas.

Ma mine interrompt sa course sur un détail du costume de Mr Leroy ( c'est écrit sur le carton d'invité plié devant son assiette ) et mes yeux effectuent un bref aller-retour le long de cette table de politiciens. Il manque quelqu'un. La jeune femme de tout à l'heure dont le portrait dort déjà sous la paume de ma main. Je la dévisage en silence. Sous le maquillage savamment appliqué, une sorte de peur, presque de la terreur, fait vaciller ses traits affirmés. Je garde ma paume posée sur la feuille.

Pas qu'elle m'impressionne, la miss. J'en ai vu d'autres. J'ai tant vécu déjà. Honnêtement, ses grands airs pénétrés d'importance jouée, feinte et utilisée à outrance ne m'atteignent pas. Ce qui me parle déjà plus sincèrement, c'est la panique qui dilate ses prunelles. Quand j'étais à Pékin, chez ce haut dignitaire chinois, et que sa fille naturelle avait été forcée de poser pour que j'exécute son portrait, j'avais capté la même panique. Pour rien au monde, je ne voulais en être à nouveau la source.
Mes portraits dérangent ceux qui ont quelque chose à cacher. Ils peuvent se révéler dangereux, placés entre de mauvaises mains. Obscurément, je me sens comme si j'avais fait une énorme bêtise. Évidemment, ça me pose moitié moins de problème ou de cas de conscience que la personne qui me fixe intensément depuis le début de ce monologue intérieur. Le mal est déjà fait. Alors maintenant quoi ? Elle se répand dans un caprice monstrueux, une crise d'hystérie, un esclandre à faire mourir les serveurs pingouins d'un infarctus ? Non, essayons de désamorcer le malaise.

Oui Ali', comme si c'était ton genre, de calmer les disputes...

- Quelle vérité sur vous-même vous effraie à ce point-là ? Y faire face serait-il pire que d'en avoir déjà conscience ?

On a dit calmer la future dispute...
Et voilà que tu verses de l'huile sur le feu ! Rah ! Bravo ! Vraiment Ali, tu as la diplomatie d'une cuillère à café !



Me serais-je comportée autrement avec cette personne si j'avais su qui elle était avant de l'immortaliser dans mon carnet ? Probablement pas. Mais j'aurais au moins eu le réflexe de rabattre la couverture de mon carnet avant que ne glisse ma main...
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Loevi Leroy
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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Mer 13 Juil 2011 - 9:59

Loevi avait l'habitude qu'on frémisse en entendant son nom, parfois même seulement en la voyant. Elle commençait aussi à avoir l'habitude qu'on fasse preuve de la plus grande indifférence à son égard, voire qu'on hausse un sourcil méprisant devant ses attitudes à la BloodDust – il était par ailleurs assez curieux de constater à quel point ce genre d'individus tendait à se faire courant, ces derniers temps. En fait, c'était plutôt agaçant.

Qui que soit cette femme, cette dessinatrice au regard perçant et inquisiteur, un peu trop perspicace, il était clair qu'elle n'était pas intimidée pour deux noises par la présence de l'étudiante en sortie diplomatique. Loin de là. Il y avait d'ailleurs fort à parier qu'apprendre son identité ne lui ferait ni chaud ni froid. A supposer bien sûr qu'elle connaisse l'un des deux patronymes officiels de Loevi, ce qui n'avait rien de sûr.

Ces artistes...

Négligeant toute notion de bienséance et de simple politesse, la femme la dévisageait avec attention, comme si elle cherchait à dégager de ce visage, grattant un peu la surface du maquillage magique appliqué avec une attention toute artificielle, une vérité qu'elle seule saurait y trouver. Si ce n'était déjà fait. Dans ces grands yeux scrutateurs, Loevi devinait une compréhension qui allait bien au-delà de tout ce qu'Elinor elle-même avait pu comprendre, savoir de ce bout de femme brisée. Comme si, malgré toutes les barricades qu'elle avait eu tant de mal à dresser autour d'elle se fendillaient au seul bénéfice de ce regard étranger, la mettant à nu juste pour elle.

Elle n'avait rien dit, rien fait, qu'il n'y avait déjà plus rien à lui cacher.

Mais le pire, ce fut quand elle parla, de cette voix un brin narquoise, comme quelqu'un qui sait tout de la vie, et tout de vous sous le seul prétexte qu'elle a vu votre âme à travers ses plus parfaits miroirs – deux prunelles brunes, dilatées de peur ou de colère, qui savait ? Loevi serra les poings.


-Vous ne manquez pas de culot, répliqua-t-elle d'une voix mesurée, trahissant à la fois le malaise et l'irritation qui se disputaient la première place en elle. Qu'est-ce qui vous fait croire que je suis effrayée ? Je n'aime pas être dessinée sans mon accord. Ça vous ferait plaisir, à vous, si on vous photographiait sans même vous demander votre avis ?

Et si la réponse à cette question était oui, ça ne ferait que lui prouver que cette femme était folle. Elle la fixa droit dans les yeux, bien décidée à ne pas se laisser démonter, à se montrer au moins aussi ferme que cette inconnue. Mais son regard glissait malgré elle, trop souvent à son goût, sur le croquis de son père, sur l'esquisse crayonnée d'un homme qu'elle ne reconnaissait plus – ou qu'elle reconnaissait trop bien. Ce fut sans doute à cause de ça qu'elle repéra les contours de sa tête et de son épaule avant que la main de l'artiste ne glisse complètement sur la feuille, dévoilant ce qu'elle avait tant redouté.

Elle se reconnut sans mal. C'était elle, en tout point. Et pourtant...

Pourtant le tracé révélait aussi bien la force que la faiblesse, un mélange fragile et instable d'assurance et de mal-être profondément ancré. Elle y voyait ses certitudes comme ses doutes, ses désirs brimés comme ses remords enfouis, ses sourires cruels aussi bien que ses larmes contenues. Elle était là, sur le papier, livrée sans fard aux regards extérieurs, dans ses bons comme ses mauvais côtés. Plus pleine et entière qu'elle ne s'était jamais permis de l'être.

Elle sentit plus qu'elle n'entendit les crépitements familiers grésiller sur sa peau, hérissant les poils sur ses bras et sa nuque, manifestation instinctive du sentiment de détresse qui l'envahissait comme un raz-de-marée. Sa magie ne demandait qu'à se déchaîner, réflexe conditionné censé la protéger de tout ce qui menaçait son âme déjà trop meurtrie. La lutte qui s'engagea entre sa conscience et l'indomptable flux magique qui tentait de lui échapper contracta tout son corps, l'empêcha presque de réfléchir.

Il ne fallait surtout pas qu'elle perde le contrôle. Pas ici, pas maintenant... Plus jamais.


-Qu'est-ce que vous savez de moi ? s'entendit-elle demander d'une voix tendue, quasi inaudible, comme si quelque chose l'empêchait de s'exprimer. Qui vous a parlé de moi ? Elinor ?

C'était parfaitement injuste, elle savait pertinemment qu'Elinor ne ferait jamais une chose pareille. Mais elle était la seule à tout savoir des secrets de la jeune fille – et celle-ci perdait la moitié de sa lucidité dans le combat perdu d'avance qui l'opposait à cette part d'elle-même qui préférait prendre les armes avant de discuter.

-Ou bien vous avez une autre source ? Qui ? Dites-moi ! gronda-t-elle.

En vérité, il lui semblait impensable que cette femme ait pu simplement lire sur son visage tout ce qu'elle avait traduit sur ce dessin. Sans même prendre en compte le talent incroyable qu'il fallait pour réaliser le prodige d'exprimer l'entièreté d'un être sur une seule image, elle ne pouvait pas croire que tout cela ne soit pas le fruit d'une recherche approfondie sur elle-même, sur ce qui la constituait, sur...

Quelqu'un avait parlé d'elle, quelqu'un l'avait percée à jour. Elle devait absolument savoir qui. Les vérités qu'elle conservait par-devers elle ne devaient pas sortir des profondeurs de son esprit, à aucun prix. Il n'en allait pas que de la cause qu'elle servait en solitaire – il pouvait en aller de sa vie.
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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Jeu 14 Juil 2011 - 2:42

Je laisse mon interlocutrice inconnue débiter ses interrogations angoissées. Je sais qu'il faudra que j'y réponde tôt ou tard. Par envie ou obligation exercée par mon organisme détraqué au véritaserum. Alors pour un temps, je me laisse aller à contempler cette jeune femme. Si j'avais l'opportunité de redessiner son portrait suite à sa vive réaction, il ne changerait pas d'un iota. Sauf que je pourrais y ajouter des bulles de dialogue, comme dans les bandes dessinées, histoire d'appuyer mes détails faciaux.

Non, assez rigolé. Je dois être un minimum très sérieuse.
La pauvre est à la limite de la syncope.


D'un ton aussi calme et sérieux que possible, j'entame la fastidieuse tâche de lui répondre. La voir dans cet état émotionnel fait froid dans le dos. Je n'ai plus qu'une envie à présent : rendormir la légion de démons intérieurs que j'ai réveillé bien malgré moi à coup de crayon sur une feuille blanche.

- Je ne connais pas l'ombre de votre nom, mademoiselle. Mais pour autant que je sache, vous pourriez aussi bien vous appeler Perséphone, Andromède, Ariane, Europe, ou encore Antigone, Hélène, Cassandre ? Tout votre être respire la tragédie, le drame, la condamnation sans appel à une existence vouée au malheur... Ce que vous recherchez par tous les moyens possibles, vous détruit à petit feu. Autrement vous n'en seriez pas là aujourd'hui, là, maintenant, à réagir au quart de tour sur quelques croquis comme si votre vie en dépendait.

Je fais une pause. Dans mes veines, le V-sérum frissonne. C'est loin d'être agréable. Sans même le savoir, mon Antigone d'un soir m'inocule du poison dans le corps à coups répétés de questions lancées telles des balles de révolver. Si elle perd la raison, je serai quitte de faire les frais d'une bonne vieille roulette russe ! Un coup d'œil dans son regard brun confirme mes craintes. Elle m'agonira de questions auxquelles je devrai répondre, jusqu'au moment où je n'en pourrai plus. Alors un signal cérébral enverra quelques molécules dans mon foie, véhiculant plus de poison dans mon sang. Je risquerai le coma, voir la mort. Tout ça parce que je n'aurais pas rangé mes crayolas à temps ? No way !

- Vos yeux trahissent la peur qui vous habite en permanence. Et votre visage révèle bien plus de choses que vous ne le pensez. Même si vous êtes experte dans l'art de dissimuler vos sentiments et réflexions aux autres, à vos proches, et à vous-même... Vos miroirs illusoires sont assez limpides quand on perce leurs brumes avec un peu de lumière. Je n'ai d'autres sources que mon expérience, votre image, lue par mes propres yeux, et votre parole.

J'espère que mon calme apparent est communicatif. Dire que je ne demandais rien à personne ! Pour une fois, j'étais posée dans un coin, à me faire doucement oublier... Mais non !

Soudain j'avise l'étrange aura qui dégage une sorte de chaleur bizarre autour de la jeune dame.

- Vous êtes une sorcière ?

La question a dépassé ma pensée. Maintenant, je sais que je suis dans de beaux draps. Je me souviens des fois où on se disputait avec ma sœur aînée – sorcière de son état – et où le conflit se réglait à coup de stupidfix ou de mortadelle, non, saucisson... Bref peu importe, vous saisissez l'idée et l'issue des disputes. Ça se soldait généralement par Ali : zéro / Kate : mille.

- C'est bien ma veine ! Bon, reprenons... Je ne sais rien de vous en fait ! Ah, et, qui c'est, Elinor ? Une autre célébrité ? Une diva ? Une chanteuse ? Top modèle ? Parce qu'il ne faut pas se laisser leurrer par l'habit du moine. Nous ne sommes pas du même monde. Je suis ici ce soir contrainte et forcée. D'ordinaire, je vis enfermée dans mon atelier, ou paumée au milieu de nulle part dans des endroits inconnus à travers le monde. Je n'ai pas le temps de lire la presse à People, navrée.

J'ignore si elle croira ce que je lui ai répondu. Pour moi, c'est simple. Quand je l'ouvre, c'est forcément pour dire la vérité. Mais dans un monde où la planète est majoritairement gouvernée par des menteurs et peuplée par autant voir plus de menteurs... Je doute qu'il lui soit possible d'envisager qu'on puisse s'exprimer honnêtement du premier coup sans avoir recours à quelques stratagèmes pour vous pousser à dire toute la vérité, rien que la vérité... En théorie.

- Pour le truc de la photographie, ma meilleure amie est une reine de la gâchette. Quand elle n'est pas occupée à flashouiller des insectes, des plantes, un safari parisien en pleine guerre des soldes dans l'avenue des Champs-Elysées, c'est sur ma pomme qu'elle fait ses griffes. Donc, d'accord ou pas d'accord, à la longue, on s'y fait,
conclus-je sobrement.

La pulsation biaisée dans mes veines se régularise. Je viens d'achever cet interrogatoire sans tourner de l'œil ! Pour la peine, j'avale une gorgée de champagne.

- Vous voulez vous asseoir ? Vous attirez tous les regards, et vous donnez l'impression que vous allez vous effondrer d'une seconde à l'autre, proposé-je, sincèrement inquiète pour Antigone, Samantha ou dieu savait qui. Si vous voulez, commençons par des présentations histoire que j'arrête de passer pour une prune bien mûre. J'aimerai sincèrement savoir qui vous êtes. Et puis je pourrai toujours essayer de vous expliquer comment je procède pour... dessiner ce qui vous a perturbé. Qu'en pensez-vous ? Cela suffirait-il à me faire pardonner mon impudence et vos émotions fortes ?

Si je pouvais symboliser la jeune femme par un miroir dans lequel il serait possible d'observer ce qui lui passait par la tête, je n'y verrais qu'une rêveuse, perdue au milieu des miroirs des autres, aveuglée par un environnement de fumée grise... Qui errerait seule, dans son propre monde peuplé de cauchemars.

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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Mer 17 Aoû 2011 - 0:18

Elle avait la tête qui tournait - le vertige l'étouffait et pourtant, elle tenait encore sur ses jambes. Vacillante. Blème. A bout de souffle. Sa vue était floue, son esprit en déroute, et son corps frémissait, glacé, en proie à cette fièvre violente que seule sa magie défaillante pouvait lui infliger. Elle en sentait les flux brûlants, parcourant chacun de ses nerfs comme autant de lignes de feu alors qu'elle fournissait un effort considérable pour les maintenir à l'intérieur d'elle-même, là où ils ne causeraient aucun dégât visible. Elle se sentait faiblir de seconde en seconde face à cette force dévastatrice qui la submergeait entièrement. Cette fois encore, elle allait perdre la bataille.

Merlin, il serait tellement plus simple, tellement plus facile de lâcher la bride, de laisser toute cette puissance s'échapper, ne pas chercher à la retenir...

Du fin fond de l'enfer, sa conscience commença à ressurgir, lui apportant une lucidité nouvelle à travers la douleur physique et la confusion psychologique. Les spasmes nerveux qui agitaient ses mains cessèrent peu à peu ; sa vision s'affina et son coeur cessa de l'assourdir de son battement chaotique. Elle dévisagea l'artiste avec une froide colère, à la fois calme et bouillonnante comme un volcan sur le point de s'éveiller. Pour une fois, pour la première fois, sa colère elle-même l'aidait à garder le contrôle de ces flux indomptables qui déchiraient son corps - mais comme un tyran matte une rébellion, avec force et violence, sans la moindre pitié.


-Il n'y a aucun pardon, murmura-t-elle d'une voix mesurée, atone, presque inhumaine.

Dans un geste vif, saccadé, elle s'empara du carnet à dessins et s'éloigna d'un pas rapide, chacun de ses muscles raidis par la souffrance. Elle avait mal, tellement mal... Elle brûlait tout entière - mais elle parvenait à ignorer la douleur, à la repousser au loin, dans un coin de son esprit. Elle avait franchi une nouvelle étape - une dont Wyndham ne pourait jamais être fier, elle le savait.

Elle espérait que cette femme la suivrait. Mais ainsi dépossédée de son précieux carnet, elle n'hésiterait probablement pas longtemps. Sans un regard en arrière, l'étudiante passa une porte et sortit dans les jardins, laissant échapper un soupir de soulagement quand un vent glacé l'accueillit sur le perron, apaisant pour un temps la brûlure de sa peau. Sa robe mondaine ne la protégeait pas beaucoup. Elle avait froid mais s'en fichait bien ; elle grelotait mais n'y prêtait aucune attention. Elle s'approcha d'une table en bois couverte de givre et y déposa le carnet d'où elle arracha cette page maudite, qu'elle garda en mains. Puis, lentement, elle se tourna vers l'artiste et riva ses yeux dans les siens.

Ils ne reflétaient plus rien. Ni la colère ni la peur qui avaient primé un instant plus tôt, ni même la douleur qui iradiait de tout son corps. Rien qu'un néant absolu ; une implacable neutralité. C'est avec le même vide profond qu'elle parla enfin, sa voix dénuée de toute tonalité, comme absente.

En cet instant, il aurait été facile de croire que la jeune fille n'avait en réalité pas grand chose d'humain.


-Je m'appelle Loevi... - elle déchira la feuille une première fois - Leroy... - puis une seconde - BloodDust... - pour la finir en huit puis seize petits morceaux, avant de river son regard fixe sur l'artiste - et je suis l'Héritière d'une des familles sorcières les plus importantes de Grande Bretagne, et de France, crut-elle bon d'ajouter. On ne me dessine pas sans mon autorisation.

Sur ces mots, elle leva la main et laissa le vent du soir éparpiller les bouts de papier autour d'elles. Il y eut un instant de silence, avant que Loevi ne rabaisse son bras, sans quitter la femme des yeux. Elle se sentait parfaitement lucide, plus qu'elle ne l'avait sans doute jamais été. D'un autre côté, elle se sentait aussi parfaitement détachée, comme si elle ne faisait qu'assister à la scène, que rien de tout cela ne la touchait. Quelque part, très loin au fond d'elle-même, elle en était terrifiée.

-J'aimerais beaucoup en effet que vous m'expliquiez votre... procédé, reprit-elle. J'apprécie très peu qu'une personne qui m'est inconnue prétende comprendre quoi que ce soit de moi-même en un seul regard.

Elle manipulait son entourage depuis suffisamment longtemps pour avoir acquis la certitude que, même si son jeu était encore loin d'être parfait, il n'était pas si simple de la percer à jour - pourtant cette femme y était parvenue sans le moindre effort apparent. Cela voulait-il dire que son père, s'il la regardait suffisamment bien, pouvait tout deviner ? Patrick Leroy n'était pas un idiot. S'il y avait quelque chose, même un infime détail, à repérer, il aurait mis la baguette dessus depuis bien longtemps.

Cette femme tirait forcément ses informations de quelque part.


-Quant à parler de tragédie... souffla-t-elle avec, enfin, un soupçon d'ironie dans la voix. La vie elle-même n'est-elle pas une tragédie ?

Un sourire malsain naquit au coin de sa lèvre, offrant un contraste dérangeant avec le regard terne et sans vie qu'elle continuait de darder sur l'artiste.

Elle ne discutait pas ; ne niait pas. Il n'y avait rien à nier. Depuis toute petite, sa vie n'avait de toute manière été qu'une suite ininterrompue de désillusions, de chagrins, de coups du sort. De cataclysmes aussi, provoqués par nul autre qu'elle-même. Il n'y avait jamais rien eu d'autre pour elle, comme si sa destinée elle-même avait été écrite dans les larmes, la douleur et le sang. Une condamnation sans appel à une existence vouée au malheur - c'était tout à fait cela.
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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Mer 17 Aoû 2011 - 12:17

- Il n'y a aucun pardon, murmure-t-elle avant de se faire la malle avec mon carnet de croquis.

Je la regarde s'éloigner pensivement. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle ne manque pas de souffle. Elle est très convaincante pour mentir. Pour la peine, j'accepterais presque ses excuses subtiles. Parce que dans cette simple phrase à peine murmurée, je viens de décrypter toute la détresse qui l'habite. Et dans Il n'y a aucun pardon, mes oreilles entendent très distinctement Je suis désolée de ce qui vient de se passer, et terrifiée par ce qui va suivre...Je me lève donc afin de lui venir en aide. Récupérer mon carnet de croquis me semble secondaire au vue de la direction prise par cette situation. A peine debout, je vois la jeune Cassandre disparaître sur la terrasse de l'établissement. Une péniche file en contrebas sur la Seine, sombre et vaseuse. Je griffonne un mot sur ma serviette de table à l'intention d'Isabelle avant de prendre le même chemin qu'Hélène, mais ai la bonne idée d'intercepter un serveur pour lui demander mon manteau. Ce n'est qu'une fois armée contre le froid que je consens à rejoindre Méduse qui me toise de ses yeux froids, sombres et venimeux. Ma tragédie grecque sur pattes entame alors un nouvel acte plus théâtral et désespéré encore que le précédent.

Je contemple les fragments de son portrait flotter sous la brise et cueille pensivement un des morceaux entre le pouce et l'index. Je le retourne par curiosité. Un deuxième morceau s'est collé au premier grâce aux caprices foudroyants de cette petite Héra tyrannique ( Vive le pléonasme !) Sur l'un figure un de ses yeux, l'ébauche d'une mèche sombre, un sourcil à peine arqué. Sur l'autre triomphe ma propre signature d'artiste. Le reste s'envole comme une nuée de papillons blancs, file rejoindre les clapotis et vaguelettes en contrebas du quai qui prolonge la terrasse gelée. La jeune femme s'est remise à parler. Elle jette aussi mon carnet mutilé au hasard d'une table couverte de givre. Je hume l'instant présent. Il règne ici bas une fragrance particulière.

- … La vie elle-même n'est-elle pas une tragédie ?

Mes lèvres s'étirent. Je souris. Une chaise m'offre son assise au bord de la terrasse. Je grimpe sur la balustrade en pierre. Mes chaussures à talons aiguilles ripent sur le rebord puis je retrouve un semblant d'équilibre. Je tourne le dos aux caprices du fleuve pour dévisager Perséphone. Il me reste moins d'un pas à faire pour tomber en arrière. C'est largement suffisant à mon goût.

- La vie prend la dimension et la valeur qu'on veut bien lui accorder,
répondis-je en haussant les épaules.

J'effectue quelques pas dansants au bord du vide avant de poursuivre.

- Il faut parfois accepter de changer de point de vue pour le comprendre. Tenez par exemple... Quand je vous regarde de haut, et bien vue d'ici vous n'êtes ni impressionnante, ni plus grande ou plus importante que quiconque. En tout cas pas de la façon dont vous voulez être considérée. En vérité... Vous êtes morte de trouille. Quant à tous ces gens présents ici ce soir ? La majorité d'entre eux est pathétique.


Je lève les yeux au loin. Il a quelques années, dans une ville bien plus grande que celle-là, je me rappelle avoir rencontré une autre héritière bien plus importante que celle qui me fixe et me maudit. La plus importante héritière de Chine et du Japon. Mais également la meilleure menteuse qu'il m'ait été donné de percer à jour...

*

- Tu vas vraiment le faire ?
- Oui Eclipse.
- Mais c'est... C'est la Geisha la plus douée d'Asie pour jouer la comédie ! Et si tu te plantais ?! Tu te rends compte que son père possède la moitié du pays, Ali... Si tu te plantes, si tu ne dessines pas ce qu'il nous demande, on est bon pour la prison !
- Je ne me planterai pas. Ta Geisha, elle n'a plus qu'à bien s'accrocher à son masque de cire, parce que je ne la louperai pas ! Tout ce que j'espère, c'est qu'elle n'a rien de grave à cacher...

J'avale un verre de saké tout en admirant la femme la plus belle que je connaisse à ce jour, dans ce club huppé de Shanghai. Puis ma main trace une première esquisse sur une page blanche... En très peu de temps, je saisis l'essentiel. Et c'est déjà trop.

- Qu'est-ce que c'est que ça ?!

Un éventail vernis, délicatement peint, s'abat sur mon poignet. Je lève les yeux et fixe sans y croire le visage bouleversé de l'artiste asiatique. Ses yeux bruns bordés de cendres lancent des éclats foudroyants sur ma feuille de papier. Toute sa silhouette n'est qu'un réseau de tensions diverses qui menacent de la briser à chaque souffle expiré. Quand elle ose enfin me regarder, je saisis son effroi. Il y a dans son portrait l'expression d'une faiblesse que son père ne soupçonnait pas, mais qui pourrait signifier sa perte à elle, sa fille unique. J'en prend conscience trop tard hélas.

- Comment une inconnue peut-elle prétendre comprendre quoi que ce soit dissimulé avec talent et sagesse depuis tant d'années... en un seul regard... souffle-t-elle dans sa propre langue alors qu'Eclipse et moi voyons de nos propres yeux son masque facial se dissiper.
- Euh...
- Vous ne pouvez pas... murmure-t-elle dans un anglais impeccable, vous ne pouvez pas dessiner ça ! Mon père nous tuera ! Vous, moi et... Partez !
- Impossible ! répliqué-je, C'est votre père qui m'a commandé ce portrait. Refuser me mettrait également dans la pire situation !

La Geisha et moi parlons précipitamment, à voix si basse que nos gorges s'échauffent. Alentour quelques clients du club nous observent à la dérobée.

- Rendez-vous à l'hôtel des Cerisiers, dans une heure ! ordonne alors mon modèle infortuné, Nous discuterons de tout cela... Maintenant sortez ! Et ne racontez rien de tout ceci à mon père !


*


- Je ne prétends pas comprendre votre personne d'un seul regard, Electre. Je l'affirme. Si vous ne voulez pas me croire, passez vos nerfs sur le reste de ce carnet de croquis pour vous défouler. Mais je vous préviens, ça n'y changera rien.

Son sourire malsain fane sur ses lèvres. A nouveau la terreur luit brièvement dans son regard. Je le soutiens avec un calme déconcertant.



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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Mar 30 Aoû 2011 - 22:51

Un cri. Alors que l'artiste sans nom grimpait maladroitement sur la balustrade, manquant tomber dans le vide à cause de l'équilibre précaire de ses talons aiguilles, Loevi perdit le contrôle - de son corps, de ses émotions... de sa magie. Il y eut en elle comme une explosion invisible alors qu'elle relâchait brièvement sa vigilance, laissant libre court à une exclamation émotionnelle brusque et violente ; elle eut la sensation que des millions d'aiguilles traversaient sa peau, ... et ce fut tout. Les flots incontrôlables s'évaporèrent dans un souffle, et elle tomba à genoux sur la pierre glacée, pantelante, affaiblie, avec dans le cœur un mélange de soulagement et de peur.

Si la voix de cette femme n'était pas parvenu à atteindre l'âme enfermée de sa nouvelle égérie tragique, son comportement, lui, l'avait suffisamment ébranlée pour faire tomber toutes ses défenses - et désamorcer la bombe qui aurait pu les emporter toutes les deux sans la moindre once de pitié. Il avait suffi de faire appel à une crainte viscérale, remontée des tréfonds de la conscience. Un souvenir lointain enfoui dans les replis de la mémoire.

La peur du vide.

Loevi n'avait pas toujours été sujette au vertige. Enfant, elle se penchait volontiers aux fenêtres les plus hautes du manoir ; même arrivée à Poudlard, aux premiers temps de sa scolarité, elle n'avait éprouvé aucune angoisse à l'idée de ces tours immenses au sommet desquelles elle observait le ciel pour les cours d'astronomie - ou pour elle-même. Mais les premiers cours de vol avaient marqué un tournant décisif dans sa conception des hauteurs. Elle avait failli y laisser sa vie, trois fois, avant qu'on ne lui interdise d'approcher le moindre balai magique à moins de dix mètres. Ce n'est que bien plus tard qu'elle découvrit qu'elle était capable d'altérer des objets réputés inaltérables - et qu'elle se crut un temps créature issue de la magie noire.

Mais, entre temps, elle en avait conçu une frayeur du vide qui, si elle s'était atténuée avec le temps, n'avait jamais entièrement disparu. Et c'est cette peur qui venait de la tirer de l'étrange catatonie émotionnelle qui s'était emparée d'elle.

Tremblante de peur et de froid, Loevi regardait l'artiste vagabonder sur son pan de mur sans pouvoir empêcher un flot d'images sanglantes d'envahir son esprit. Elle l'imaginait déraper à nouveau, basculer dans le vide et s'écraser, quelques mètres plus bas, sur le bitume sombre d'une route, ou bien y avait-il le fleuve, sous ce balcon ? Quelle douleur pouvait-on ressentir au contact du sol ou de l'eau ? Les os se briseraient-ils ? Le souffle se couperait-il ?

Mourrait-on sur le coup, ou souffrirait-on durant d'interminables et douloureuses minutes ?

La femme lui parlait mais les mots glissaient sur elle sans qu'elle parvienne à les saisir au vol. Ou, si elle y parvenait, ils mettaient de longues secondes à percer le voile de peur qui obscurcissait sa conscience. Elle, petite et insignifiante ? Oui. Elle, sans importance, sans envergure ? Oui, encore oui. Elle, morte de trouille ? Mille fois oui ! Qu'était-elle d'autre, à part cette terreur enfouie qui la poussait en avant, droit vers ce qu'elle redoutait ? Que pouvait-elle prétendre, derrière ce masque de cire appliqué avec soin sur ses blessures et qui, petit à petit, se fissurait sous les assauts du temps et des coups ?

Et elle, d'un seul regard, elle avait comprit tout cela. Elle avait vu les façades et leurs faiblesses, elle avait vu au-delà, cette petite chose fragile enfouie derrière les barricades, ce petit fragment d'âme meurtrie que la jeune fille avait mis toute son énergie à protéger sous ce malhabile assemblage de faux-semblants et de mensonges, cimenté d'une force feinte qui se craquelait irrémédiablement. Elle avait deviné la vérité, su tout ce qu'il y avait à savoir. Loevi n'avait plus de secret pour elle. Et cela la rendait plus vulnérable qu’elle ne l’avait jamais été depuis le jour même de sa naissance. Elle était là, sans défense face à une femme qui, désormais, pouvait faire d'elle ce que bon lui semblait - car à présent, Loevi n'était plus rien. Il ne lui restait plus que les débris de ses anciennes illusions. Elle n'était rien, rien qu'une coquille vide.


-Que va-t-il se passer, maintenant ? murmura-t-elle, l'angoisse peinte sur son visage, avec plus de réalité, de sincérité qu'elle ne l'avait jamais permis. Oh je vous en prie, descendez de là ! s'exclama-t-elle soudain en se cachant le visage derrière les mains, n'y tenant plus.

Il lui serait impossible de repousser ces images de chute et de sang tant qu'elle restait là-haut, à caracoler comme si elle se tenait sur une piste de danse. Il était déjà suffisamment pénible d'avoir cette discussion, d'envisager que toutes ses certitudes, ses convictions, puissent être brisées si facilement... C'est alors qu'un doute germa, quelque part au fond d'elle. Et si cette femme tombait, se tuait, là, en bas ? Tous ses problèmes ne disparaîtraient-ils pas instantanément avec elle ? Il n'y avait qu'un geste à faire, un geste infime, une main à tendre...


* Non ! *

Elle n'était pas une meurtrière, jamais elle ne pourrait faire une chose pareille ! Si jamais elle commettait un acte aussi terrible, elle sombrerait aussitôt dans la folie la plus pure, elle le savait - elle l'avait déjà expérimenté, dans ce futur improbable qui l'avait montrée au comble du désespoir après avoir tué sa si précieuse Eleanor. Elle n'arrivait tout simplement pas à y croire - comment avait-elle pu seulement songer à une telle alternative ? Bien sûr, tout serait plus facile ainsi... Tout ? Sa conscience hurlait face à cette idée que sa propre mère n'aurait pas désapprouvée. Elle était l'héritière de sang d'une famille d'assassins et de fous - ça ne voulait pas dire qu'elle l'était aussi.

N'est-ce pas ?

Le sang lui cognait aux tempes. Elle ne s'était jamais sentie aussi impuissante, elle n'avait jamais eu aussi peur, de toute sa vie. Instinctivement, elle se préparait à devoir lutter une nouvelle fois contre sa magie déchaînée, mais c'était comme s'il ne lui en restait plus une goutte dans le corps. Elle avait épuisé ses réserves, envolées aux quatre vents. Elle n'était plus qu'une femme faible, sans alternative et sans espoir.


-Descendez de là... supplia-t-elle.

Non, elle n'était pas une meurtrière. Elle n'était rien du tout.
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MessageSujet: Re: Tombent les masques [PV]   Jeu 22 Déc 2011 - 3:59

- Descendez de là... supplie-t-elle.

Je cesse finalement mon va et vient pour poser les yeux sur la superbe jeune célébrité qui a eu l'arrogance de déchirer mon croquis. Il ne reste rien de sa fierté, ni de sa grandeur. En vérité, seule la peur l'habite à présent. Ou peut-être tout simplement a-t-elle toujours été hantée par cette émotion née de l'instinct primal jaillissant du fond des âges lorsque nous nous sentons menacés d'un grave danger. Ma petite Antigone emmurée dans le carcan de ses émotions ne crie plus ni ne s'emporte contre moi. Elle tremble de toute son âme. Et je n'ai techniquement rien fait pour déclencher cela à dessein. J'ai été moi-même, tout simplement. Voilà qui donne à réfléchir.

- Vous avez commis une erreur monumentale Phèdre, dis-je en me tournant pour lui faire face du haut de ma balustrade, A force de si bien vous tenir en public, devant votre père et toute sa cour, vous avez oublié que tout n'est pas aussi pourri que vous le croyez.

Je me baisse et m'assois pour descendre.

- Il ne va rien se passer. Comme je le disais juste avant que vous ne piquiez votre crise, je ne vous connais pas. Enfin maintenant, j'aurai du mal à vous oublier, c'est clair ! Mais à la base, je ne faisais que dessiner une inconnue sur du papier.

J'attends qu'Europa recouvre son calme. Je m'appuie dos au fleuve et croise les jambes. A l'intérieur du restaurant, Isabelle poursuit une conversation captivante avec son photographe. Mr Leroy brille plus que jamais d'arrogance et d'insignifiance, et plus loin, ma Mort des fées émeut aux larmes une vieille dame au cœur brisé pour la soirée. Le monde tourne toujours sans répit. Mais mon interlocutrice de fortune ne s'en rend plus compte. Il faudrait déjà qu'elle se remette du choc ! Je suis à peu près certaine qu'elle a songé à me pousser dans le vide. Ce ne serait pas la première fois, et je ne peux pas lui en vouloir. En deux coups de crayons, on dirait que je viens de briser toutes les illusions qu'elle a dressé entre elle et le reste du monde. A sa place, je me serai étripée. Mais elle est elle et je suis moi. Je n'ai fondamentalement pas de problème avec la vérité. C'est plus souvent la vérité qui m'attire tous les problèmes possibles et imaginables. La jeune femme affligée que j'ai poussé à bout s'est pris une véritable claque en pleine face. Le mensonge est son mode de survie et dans la fosse aux requins où nous nageons ce soir, ce n'était certes pas un service à lui rendre. Alors je reste là, à lui tenir compagnie au lieu de la laisser se noyer dans son propre désespoir.

Descendre de la balustrade lui rend un semblant de calme. Je ne sais pas quoi lui apporter de plus. Elle n'acceptera pas ma compassion, ni ma pitié. J'opte pour une approche bien plus neutre.

- "Elle peint son visage pour cacher son visage,
ses yeux sont une eau profonde,
la geisha est l'artiste d'un monde flottant,
elle danse, elle chante, elle vous divertit,
tout ce que vous voulez,
le reste ce sont des ombres,
le reste c'est un secret.
"
récité-je en mémoire du célèbre livre d'Arthur Golden.

Aujourd'hui qui ne peint pas son visage ? Qui n'invente pas des histoires pour divertir ses semblables, vous laisser entendre tout ce que vous voulez, et vous cacher des choses dans l'ombre noire de son âme cachée ? Je dépeins ces gens-là. A un moment donné, il faut savoir mettre fin au spectacle pour se retrouver soi-même. Ou le théâtre s'effondre et le monde lui-même bascule dans l'ombre.

Je fourre mes mains dans les poches de mon manteau. La lumière des lustres en cristal de Baccarat est éblouissante depuis cette terrasse. C'est dingue ! Avec ça dans mon salon-atelier, j'aurai un éclairage du tonnerre ! Sauf que mon plafond n'est pas assez haut. Zut !

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